Jouer avec les animaux

Des animaux au spectacle : il faut cesser de vouloir interdire n’importe quoi !

Aujourd’hui, nous assistons en Europe à une absence de différenciation dans la diversité des pratiques d’emploi d’animaux au spectacle. Des lobbys animaliers, sans faire la différence entre tendres complicités et maltraitance ou non-bientraitance, invitent les pouvoirs publics et les acheteurs de spectacle à proscrire toute présence animale dans les spectacles. Attention, le remède va tuer le malade : un monde où cohabite l’humain et l’animal risque de donner naissance à des mondes séparés : un apartheid.

Sabrina4logoArtiste, je crée avec la complicité des chevaux. Ensemble nous jouons de nos personnalités respectives et chacun peut construire son personnage. Mes partenaires chevaux sont tous dissemblables. Chacun fera ce qu’il a décidé de faire des indications de jeu que je lui donne. Quand nous ne travaillons pas, nos espaces de vie ne sont pas contraints. Nous nous efforçons de construire un quotidien stimulant.Sabrina3logo

Quand nous travaillons, les espaces scéniques dans lesquels nous évoluons nous donnent l’échelle d’expression de nos intentions et sentiments. Nous jouons sur scène, sous chapiteau, dans la rue. Nous ne nous interdisons aucun espace scénique.
Et en plus des chevaux, je crée aussi des complicités de jeux avec des chats. Peut-être demain, je fabriquerai des collusions avec une chèvre, un cochon, des oiseaux – et si j’arrive à m’en faire des amis pourquoi pas avec un dahu, le yéti, une licorne, trois chimères et le marsupilani, emblème d’une impertinence acceptée. Le spectacle de nos libertés en mouvement sera toujours émancipateur et rassurant.DSCF6795_1

Artiste, je suis dans l’obligation de rester libre des tendresses et des complicités que je partage sur scène. Je suis donc libre du choix de mes partenaires, humains ou animaux. Avec des animaux comme collègue de jeu, le temps seul permet la construction des complicités, des consentements et des intimités partagées.
Celui qui – au-delà des sentiments que lui procurent mes spectacles, voudra comprendre la consistance de ces coopérations devra s’immerger dans un monde bicéphale, chimèrique : à têtes humaine et animale, avec le libre arbitre comme règle de dialogue. A bon entendeur !!!
Si vous ne chercher pas à comprendre ces mondes, si vous prêtez vos sentiments à d’autres et particulièrement à ceux qui ne peuvent pas vous contredire, si vous faites parler les morts, les silencieux et les animaux, alors, il n’est pas possible de vous laisser continuer à exclure de la sphère publique la création artistique avec des animaux. Sabrina20logo

Artiste, je suis de celles qui favorisent les surplus d’émotions, contribuent à leurs mesures à renouveler les univers intérieurs et qui peut-être parfois permettent l’avènement de points de vue nouveaux sur le monde. Tous à notre manière, nous parlons du plus intime, du plus intrinsèque : de cet invisible, cet impalpable qui habite le monde.
Je me réjouis des changements qui sont en cours : imaginer une planète qui ne soit pas en perdition, prendre en compte le bien-être des espèces, réapprendre les liens avec le végétal, le relief, le sol, le climat, l’eau et l’animal.
Cependant j’ai peur. J’ai peur d’une violence qui s’installe au nom d’une nature fantasmée et d’un anthropomorphisme qui éloigne l’humain de son environnement. J’ai peur d’un monde sans animaux. Pourtant, je me suis enthousiasmée, au début pour le combat de l214. Je suis devenue végétarienne. Je suis descendue dans la rue pour réclamer un statut autre que « bien meuble » pour ceux qui sont mes compagnons et avec lesquels je vis au quotidien. Puis j’ai fait le lien avec la relation que j’entretiens avec les miens et j’ai compris que j’hurlais avec la cohorte, qu’il manquait à ma réflexion l’expression de ma démarche créative, sentimentale et attentionnée avec mes partenaires chevaux.
Et puis est venue la charge contre “les animaux au cirque” : elle était logique – qui peut rester insensible face à des images insoutenables et habilement montées, de singes fouettés, de tigres électrocutés, de chats jetés sur les murs.
Et puis je me suis tournée vers les fenêtres des réseaux sociaux. J’ai lu une prose, très souvent relayée et peu souvent personnelle, qui dans le même élan condamne, exclut et excommunie ceux qui acceptent de faire souffrir les animaux, les déviants, les étrangers, les criminels et les cirques – tous dans la même barque. La proximité de cette prose avec les thèses complotistes a fini de me convaincre d’une anomalie : n’y a-t-il pas à la genèse de ces inspirations compassionnelles une misanthropie, un dégout des humains, une absence de confiance dans l’humanité, une noirceur des âmes et une résignation ?

J’ai lu aussi dans cette prose une doctrine faiblement argumentée : l’idée que l’animal est innocent et incapable d’influer sur son destin. Faute d’avoir été témoin de l’origine du monde, je ne tiens pas l’innocence initiale des êtres pour argent comptant : ni la mienne ni celles de mes compagnons. Pour la maîtrise des destins, disons plutôt sur la capacité à faire des choix, l’animal comme l’humain sont contraints par leurs environnements, alors, j’ai construit – et je ne suis pas la seule, un environnement pour que les contraintes qui pèsent sur moi et mes partenaires de jeux soient génératrices de créativité sans souffrance.

Mais revenons à nos animaux au spectacle. Je travaille au quotidien avec 6 chats – dont un chat sauvage qui a décidé de son plein gré de rejoindre cette utopie féline qu’est le troupeau de chats et 14 chevaux, de 6 mois à 25 ans et dont les plus âgés sont des chevaux rescapés de l’abattoir ou de l’incompréhension humaine. Quand je dis « travailler », j’insinue – puisque c’est mon métier d’artiste : préparer des jeux qui seront rendus publics, combiner des représentations inspirantes du monde, canaliser nos cabotinages, améliorer nos parades, élaborer nos spectacles… autant de mots communs à l’exercice de la liberté humaine et animale qui ici se conjuguent. Je n’ai pas peur d’un monde avec des animaux partenaires de conquêtes de liberté.Sabrina10logo

Mon observation et mon expérience personnelle m’apprennent que les chevaux et même les chats aiment être sur scène. Certains restent surpris par les réactions du public, certains sont timides, d’autres se complaisent. Mais j’ai assisté à des situations dans lesquelles les poulains arrivaient à se détacher pour venir se montrer sur scène – même si cela leur demande des trésors d’ingéniosité pour entrer sur la piste. Ces moments sont magiques.
D’expérience je sais que les animaux – dans leurs latitudes et longitudes de confort, trouvent sans difficulté des équilibres bienfaisants en vivant au sein des sociétés humaines : pour autant que puisse s’exprimer leurs besoins de liberté, d’échanges, de sécurité et de jeux.grainerie

A contrario, dans l’atmosphère délétère de dénonciation, d’appel à la haine, de pensée manichéennes, j’ai peur des stratégies qui montrent du doigt, qui dénoncent, qui excluent. J’ai peur d’un monde où vivraient complètement séparés les humains et les animaux. J’ai peur d’une censure sur la liberté de création.
Par contre la peur disparait quand je constate chez les publics de la curiosité bienséante, l’absence de présupposé, des dispositions à ressentir les intentions les plus profondes et authentiques, l’émerveillement au contact des tendresses partagées avec mes compagnons – et plus que tout, le réconfort de constater nos libertés conjugées, dans un monde où les assignations nous dévorent.

Sabrina Sow
Compagnie Equinoctis
Membre du Syndicat des Compagnies et Cirque de Création
www.equinoctis.com

Le 26 mars 2018