Un vieux texte que j’aime toujours autant… (merci à Laurence Bougault pour la correction)

On raconte qu’à l’aube des temps, les humains possédaient quatre jambes, quatre bras et deux sexes.
On raconte que provoquant le courroux des dieux, ils furent châtiés de la plus horrible façon, leurs corps furent coupés en deux et jetés de part et d’autre de l’horizon.
On raconte encore que l’amour, n’est que cette quête éperdue de cette moitié nécessaire.

Quelle foutaise, regardez-moi (se dépréciant), je suis parfait, de la tête à la queue, je possède la grâce des nuages, l’éclat des étoiles et la vigueur du vent.
Je suis digne d’amour (il n’y croit pas), je suis l’amour…
Étincelant reflet de vos désirs inconscients, j’arpente les terres de votre mémoire tel un souffle chimérique. Et je n’ai nul besoin d’approbation, je me gausse de vos diktats, je suis l’alpha et l’oméga. Je suis l’étalon ultime.IMG_9247
J’entends des gloussements, ah vous vous moquez, petites poussières d’étoiles disséminées dans le vide, électrons libres en rupture de spin, âme sœur en recherche d’un frère. Ce rire n’est que l’aveu de votre défaite dans cette quête perdue d’avance, finalement, le miroir de votre âme vous échappera toujours, les bras tendus dans le vide en attente d’un enlacement hypothétique, vous vous épuiserez sans doute, jusqu’à ce que vos os redevenus poussières se fondent à nouveau dans le grand tout.
Moi, moi j’ai accepté mon exception, ma solitude, ma rareté, je suis unique… Je vis dans un temps qui vous est inaccessible, un instant éternel. Je n’ai pas besoin de futur car je me suis trouvé, je n’ai nul désir, nul projet, je me contente d’être, éclairant par ma superbe vos pâles vies d’insectes fouisseurs, grattant de leurs ongles sales un substrat d’émotions banales, je me suis élevé au dessus de la fange, tel un astre omnipotent, je vous aveugle sans doute de ma perfection.
Je n’ai nul passé car mon dialogue interne se poursuit depuis l’aube des temps, qu’importe le souvenir quand on porte en son ventre l’éternité faite une. Je suis le temps, je ne change pas, je ne vieillis pas, je ne meurs pas, je suis l’immobile, le parfait, le froid, la mort…
Vous ne riez plus à présent, pire vous froncez les sourcils, je suis désolée, je ne voulais pas vous blesser, je suis désolée…
J’oublie parfois votre fragilité, je suis parfois si éloignée du monde, que je vous dessine à l’aune de mon être. Que je suis distraite et maladroite, je perds l’habitude… J’aurais pu engendrer un monde, je crois, je porte en moi des éons d’aria et des nuées d’illusions, j’aurais pu être une bonne mère… Je vous aurais tenu dans mes bras, nid d’intimité, je vous aurais bercé dans mon ventre tenu au secret et à l’abri des douleurs, des froids et des terreurs. Je vous aurais nourris du miel de ma chair, du lait de mes regards, je vous aurais élevés jusqu’au sommet de mon être et tout insignifiant que vous êtes, vous seriez devenus mes égaux, j’aurais peuplé l’univers de géants.
Vous me touchez dans votre faiblesse, vous faites vibrez en moi cette corde sensible, qui fait fondre mon âme et se lover mon cœur.
Je semble parfois inaccessible mais je vous vois, je vous sens, vous tremblez ? Est-ce de désarroi, est-ce d’adoration ? Je vous fascine, n’est-ce pas…
Mais n’ayez crainte, je suis indulgente, j’ai conscience de ma perfection, j’ai conscience de ma grandeur, je ne souhaite pas vous faire de l’ombre, je veux vous éclairer au contraire.
Non, ne vous prosternez pas, restez droits petits hommes, votre verticalité n’est en aucun cas une injure à ma perfection, je vous accepte petits bipèdes bondissants, vous m’amusez dans votre appétit de vitesse et d’efficacité, vous me distrayez par vos efforts, votre quête éperdue de l’autre, votre frénésie de vie, vos joies, vos plaisirs sont si simples et si complexes à la fois.
Parfois, de ma tour d’ivoire, je vous envie, vous semblez tellement pleins d’appétits de désirs, vos vies sont brèves comme des feux de joies, mais elles pétillent de la plus charmante façon. Je ne suis pas sûre de la leçon, suis-je l’acteur ou le public ?
Avez-vous été créés pour égayer mon quotidien ou suis-je là pour vous servir de modèle ?
Êtes-vous le cauchemar ou suis-je le phantasme ?
Sabrina Sow